Légendes Bretonnes
 

 

e toutes les régions de France, il en existe une où les légendes multiples et variées perdurent et ce, depuis la nuit des temps.... Cette chère et splendide Bretagne. N'allez surtout pas croire que les bretons soient des gens arriérés vivant repliés sous leurs superstitions. Pour ceux qui aiment la réalité des faits, les côtes bretonnes sont le premier site touristique de tout le littoral français, c'est ce qui fait ce charme indéfinissable alliant la réminiscence des temps anciens et le plus parfait modernisme. C'est donc de cette province que j'aime tant, que je vous livre quelques secrets.... Afin de vous la faire apprécier à sa juste valeur, en précisant toutefois qu'il n'y a aucun chauvinisme dans mes propos, je ne suis pas bretonne mais parisienne ....Par contre, je dédie cette page à deux personnes que j'aime infiniment : mes amis Pierrette et André.

oici donc cinq légendes bretonnes  parmi les centaines qui existent, mais malheureusement il faut bien faire un choix.

' Ankou - Anken est chagrin, Ankoun est oubli

L'Ankou sur son char

omme les anciens celtes, les bretons ne craignent pas la mort qui est un commencement. Ce qu'ils craignent par dessus tout c'est l'Ankou son serviteur. La fréquentation de la mort et des âmes des trépassés "an Anaon" , fait partie de  la vie de tous les jours pour les bretons qui la représentent sur leurs nombreux ossuaires. Autrefois, pour Noël et surtout la Toussaint, il n'était pas rare de garder quelques crêpes ou un bon feu pour ces âmes de l'autre monde. Les marins connaissant plus que d'autres le prix de la vie et le pouvoir de l'océan vivent constamment avec la mort en arrière plan de leur existence.

' Ankou est l'ouvrier de la mort "Oberour a maro",  il est représenté soit par un homme grand et maigre aux cheveux longs et blancs recouverts d'un feutre noir à larges bords, sous lequel brillent ses yeux en forme de chandelles.  Soit par un squelette vêtu d'un linceul et armé d'une faux tenue à l'envers, l'Ankou ne fauche pas ses victimes, il lance sa faux aiguisée avec un os humain pour frapper. Avouez que peu d'entre nous aimerait le rencontrer. Il circule uniquement la nuit, debout sur un chariot aux essieux grinçants, faisant pivoter sa tête sur 360 degrés afin que nul ne lui échappe. Malheur à celui-ci qui croise son chemin, c'est que l'Ankou l'a voulu et vient le chercher. Le convoi funèbre et impressionnant à souhait est le "karrig an Ankou" char de l'Ankou (ou "karriguel an Ankou" brouette de l'Ankou), mais parfois  les gens du littoral parlent de  "Bag nez" bateau de nuit (?). Entendre grincer l'attelage du "karrig an Ankou" signifie l'annonce prochaine de la mort d'un proche. L'odeur de bougie, le chant du coq et les bruits de clochettes la nuit sont autant de signes annonciateurs.

L'Ankou                                       L'Ankou

 

a coutume veut que dans chaque paroisse, le dernier mort de l'année devienne l'Ankou pour un an. Lorsque les morts dépassent les naissances, les gens ont pris l'habitude de dire : "War ma fé, heman zo eun Anko drouk", "Par ma foi, celui-ci est un Ankou méchant".

Les monts d'Arée : porte du domaine de l'Ankou

e terrible Ankou nous met constamment en garde contre l'oubli de notre fin prochaine. Par de petites phrases sympathiques telles que "je vous tue tous" ou "souviens-toi homme que tu es poussière" gravées sur les différents ossuaires, cette implacable entité nous souhaite de doux rêves .... Si vous le voyez, fuyez avant qu'il ne vous aperçoive et surtout ne lui parlez pas.

ais ne laissez pas la peur vous envahir, l'Ankou par son seul nom  nous rappelle aussi au souvenir des défunts, et il n'a sûrement pas tort, l'oubli de nos morts les tuent une seconde fois.

a cité d' "Ys" - Ville engloutie :

Ys

ux temps reculés du royaume de Cornouaille, le roi Gradlon le Grand fit bâtir pour sa fille Dahut, une merveilleuse cité répondant au doux nom d'Ys. Edifiée plus bas que le niveau de la mer, la ville d'une somptueuse beauté selon la tradition orale, était protégée par une gigantesque digue. Une écluse fermait le port et seul le roi décidait à sa guise de son ouverture ou sa fermeture permettant ainsi le passage des bateaux de pêche. La jeune et libertine princesse Dahut vouant un culte profond aux rites celtiques n'était guère appréciée par Corentin Evêque de Quimper, qu'elle rendait responsable de la tristesse et l'ennui d' Ys. Afin d'obtenir richesse, liberté et joie de vivre la princesse Dahut fit un pacte avec un dragon qui désormais s'empara de tous les navires marchands croisant au large, faisant de la cité d'Ys la plus riche et la plus puissante de toutes les cités de Bretagne. Dahut  qui régnait en maîtresse absolue sur la ville pu dès lors laisser libre cours à sa nature première faite de perversité et de stupre. Chaque soir un nouvel amant venait combler les ardeurs de la belle, la suzeraine exigeait que chaque amoureux porte un masque de soie, qui par un enchantement maléfique se transformait au petit matin en griffes de métal, tuant ainsi le malheureux dont le corps était jeté du haut d'une falaise dans l'océan....

Ecluse de la cité d'Ys

n beau jour un séduisant prince magnifiquement vêtu de rouge écarlate, débarqua dans la cité. Dahut devant tant de beauté tomba follement amoureuse du bel étranger. Elle lui remit même à sa demande les clés de l'écluse subtilisées au roi pendant son sommeil. Alors le Diable, car c'était bien lui que Dieu envoyait pour punir la ville et sa princesse, ouvrit l'écluse et l'océan rugissant envahit la ville noyant tout et tout le monde sur son passage.

n raconte que Saint-Guénolé (ou Gwenolé) eut pitié du Roi Gradlon, qu'il emporta sur les vagues à l'aide d'un cheval marin. Alourdi par un poids qui n'était autre que Dahut, Gradlon obéissant à la sommation du saint abandonna sa fille la laissant se noyer avant de regagner le rivage....Le cheval du roi bondit sur la plage, puis à travers les prés et les collines. Gradlon arriva enfin dans la ville où deux rivières se rejoignent, il en fit sa capital pour le restant de ses jours, c'était Quimper. La statue équestre du roi Gradlon existe toujours entre les deux tours de la cathédrale Saint-Corentin.

Le roi Gradlon "le grand"

uant à Dahut, certains racontent qu'elle est devenue sirène et apparaît les soirs où la lune est dans l'eau, brossant ses longs cheveux dorés. Par temps calme, les pêcheurs de Douarnenez entendent les cloches de la ville engloutie qui, telle l'Atlantide disent-ils, renaîtra un jour revêtue de sa splendeur passée....En attendant ce jour, une chanson flotte sur leur lèvres:

Gwelas-te morverc'h, pesketour / O kriban en bleo melen aour / Dre an heol splann, e ribl an dour ? / Gwelous a ris ar morverc'h venn / M'he c'hlevis o kanann zoken / Klemvanus tonn ha kanaouenn, ce qui veut dire pour ceux, fort peu nombreux je suis sûre, qui ne parlent pas le breton: As-tu vu, pêcheur, la fille de la mer / peignant ses cheveux blonds dorés / au grand soleil sur le bord de l'eau ? / j'ai vu la blanche fille de la mer, / je l'ai même entendu chanter, / plaintifs étaient l'air et la chanson.    

 La cité d'Ys

L paraît, toujours d'après la légende, que la cité d'Ys s'élevait dans la baie de Douarnenez, au lieu-dit "Poul Dahut", le trou de Dahut, endroit où la princesse se serait  noyée.

e n''est pas tout, depuis toujours il circule de bouche à oreille, que la ville d'Ys étant la plus belle du monde, la capitale de la France s'appelle Paris "Par Ys" pareille à Ys en breton. Je citerai donc ces deux proverbes de la région qui donnent réalité à la légende:

Abaoue ma beuzet Ker Is / N'eus kavet den par da Baris, ce qui signifie: Depuis que fut noyée la ville d'Ys, on n'en a pas trouvé d'égale à Paris.

Pa vo beuzet Baris, Ec'h adsavo Ker Is : Quand Paris sera englouti, Ressurgira la ville d'Ys.

zénor - La captive du château de Brest :

e magnifique château de Brest, ancien bastion de la féodalité, fut maintes fois modifié du XIIIème au XVIIème siècle. Cette forteresse abrita fort longtemps la puissance des comtes de Léon.

Château de Brest

n 537, la jeune Azénor épouse du comte Chunaire de Goëlo subissait les critiques et les mauvais traitements de la seconde femme de son père. La marâtre ne tarissait pas de calomnies et de ragots sur la jeune mariée. Folle de jalousie et toute emplie de fiel elle réussit même à persuader l'époux de la pauvre Azénor de l'infidélité de celle-ci. Le divorce par consentement mutuel restant à inventer, le comte ramena la malheureuse chez son père qui la fit enfermer dans la tour portant désormais son nom. La pauvre comtesse passait ses journées à prier et à appeler le pardon du Seigneur sur ses bourreaux, en attendant d'être brûlée vive, puisque tel était le châtiment réservé aux pécheresses. Le jour de son exécution le feu ne voulut jamais prendre. Cela ne suffit pas à attirer la grâce des hommes après celle du ciel, la jeune femme fut placée dans un tonneau et jetée à la mer. Il paraît qu'un ange veilla sur son voyage et la fit accoster quelques temps plus tard sur la terre d'Irlande.

La tour Azénor

endant ce temps, la méchante et cruelle belle-mère aux portes de la mort avait avoué sa machination. Aussitôt le comte s'embarqua à la recherche de son épouse d'un seul coup bien aimée. L'être céleste qui avait guidé Azénor refusant probablement d'aider son époux, celui-ci erra longtemps de pays en pays avant d'accoster enfin sur les côtes irlandaises. Et là, oh miracle, le mari cruel remarque un jeune enfant véritable sosie de la fugitive. La pauvre devenue lavandière pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils, toujours aussi bonne et généreuse accepta de reprendre la vie commune et tous trois regagnèrent la Bretagne où ils vécurent heureux sous le ciel serein de leur nouvel amour ....

ommore (ou Conomore) - le Barbe bleue de la Bretagne :

e redoutable seigneur Commore régnait sur le château de la forêt de Carnoët (près de Quimperlé). Ce gentil mari avait parait-il occit ses six épouses. Une prophétie prétendait que Commore devait mourir de la main de son fils, aussi ce doux futur papa assassinait-il purement et simplement ses femmes dès qu'elles étaient enceintes.... Un beau jour, il décida de convoler une septième fois (7 est un chiffre porte-bonheur) avec la jolie et douce Triphine, fille de Varoch comte de Vannes, qui bien que réticent n'osa s'opposer au suzerain et  accepta cette union d'ailleurs bénie par Saint-Gildas.

Sainte Triphine

es premiers temps de ces épousailles se déroulèrent du mieux du monde, mais un jour Commore surpris Triphine brodant de la layette. Aussitôt la jeune femme effrayée mais prudente prit la fuite, et mit au monde son fils Trémeur. Le Barbe-bleue de Carnoët réussissant à la rattraper lui trancha tranquillement la tête. Saint-Gildas recueillit le petit Trémeur et dans la foulée ressuscita la mère. On raconte que le saint perdant sa bonne humeur fit pleuvoir des centaines de pierres sur la forteresse de Commore qui s'effondra sur son monstrueux propriétaire le blessant gravement. Elevé au monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys, Trémeur se retrouva un jour face à son géniteur, qui toujours aussi aimant s'empressa de le décapiter. Par la suite, les chevaliers alliés du comte de Vannes, l'infortuné grand-père, auraient tués le tyran. Voilà pour la version classique de l'histoire, mais il en existe une différente émanant du Guilvinec, voyons et ensuite pourquoi pas choisissons celle que nous préférons:

ommore vécut au manoir de Kergoz avec femme et enfant. La pauvre Triphine maltraitée et brutalisée par son lamentable époux comprit que tel serait son sort tant que Commore n'aurait pas trouvé son maître. Trémeur décida de défier son père au jeu de ballon appelé la "soule". A la fin de la partie le terrible seigneur s'effondra anéanti de fatigue. Commore décidemment très mauvais perdant trancha la tête du rejeton. Mais nous sommes au coeur de la légende, Trémeur ramassa sa tête et la mit sous son bras, alors le diable rappela à lui l'âme du père infanticide . On raconte que Trémeur a continué fort longtemps à jouer à la "soule" laissant sa tête au manoir pour une plus grande liberté de mouvements.

ne très belle statue de Saint-Trémeur portant sa tête à été édifiée dans une niche du grand portail de l'église de Carhaix-Plouguer. Quant à Sainte-Triphine, neuf tableaux lui sont dédiés dans la chapelle de Pontivy.

oilà  l'histoire de Barbe-Bleue, telle qu'on la raconte toujours dans les foyers de ce superbe finistère. Bien sûr, Commore n'était pas la bonté personnifiée mais n'oublions pas qu'il était obsédé par une indicible peur.

e château de Trémazan - ou l'innocence assassinée :

ujourd'hui encore vous pouvez apercevoir les ruines de l'impressionnant donjon du XIIIème siècle à Landunvez, ultime vestige de ce qui fut le château de Trémazan. Nous sommes au début du VIème siècle, une tragédie va se dérouler dans ce décor du pays des fées.

Château de Trémazan

près dix ans au service du roi, Gurguy de Trémazan retrouva avec impatience ses chères terres bretonnes ainsi que sa famille bien-aimée. La première personne que voit le seigneur de Trémazan est sa belle-mère, qui pour entretenir la réputation de marâtre des secondes épouses lui donne des nouvelles de sa soeur Haude avec tellement de hargne et d'inventions mensongères que Gurguy entre dans une folle colère. Haude toute innocente et heureuse de revoir son frère se précipite à sa rencontre. Celui-ci faisant preuve comme tous les hommes de son temps d'impulsivité criminelle, tire son épée et lui tranche la tête. Toutefois, Gurguy de Trémazan réalise, mais un peu tard, la terrible méprise. Désespéré il se précipite auprès de son père dans la grande salle du château, c'est le moment que choisi Haude pour apparaître sa tête entre les mains, puis reposant celle-ci sur ses épaules elle expose calmement la traîtrise de sa belle-mère. L'horrible femme éclate de rire et bien sûr nie en bloc les accusations de la gentille apparition. Mal lui en pris, la marâtre fut aussitôt foudroyée par un éclair divin, qui bien que tardif punit d'un juste châtiment la coupable. Après avoir pardonné à son frère Haude s'évanouit dans l'espace. Gurguy inconsolable et repentant fera pénitence sur les conseils de l'évêque Saint-Pol. Au bout de quarante jours de jeûne le seigneur de Trémazan se représentera devant l'ecclésiastique miraculeusement auréolé d'une couronne de feu. Après avoir revêtu l'habit monastique Gurguy fut rebaptisé Tanguy et au crépuscule d'une vie de saint homme fonda l'abbaye  Saint-Mathieu à Plougonvelin. Quant à Haude (ou Eodez), en un hommage rendu à la jeune martyr deux plantes fleurissaient, même en hiver, dans le parc du château. Des oeillets appelés "chinoff santez Eodez", parce que le sang de la Sainte à teinté de rouge ces fleurs, et  "bouzellou an introun", qui serait le géranium sanguin. Ces plantes ne poussent plus depuis près de trente ans, cependant chaque année des fleurs pourpres apparaissent à leurs places.

Abbaye de la pointe saint matthieu             Abbaye de la pointe Saint- Matthieu

our finir cette page bretonne, laissez-moi très brièvement vous parler du Diable, nommé "Polig, Guilherm, Yann an Aod" , ou tout simplement "An diaoul", sa trace est partout du mont Dol à la rivière Etel. Sur cette terre de légendes nul n'a peur de lui. Les bretons ont toujours réussit à le duper, sans l'aide des curés ou même de leur kyrielle de saints. Il se raconte depuis toujours que la Bretagne est profondément aimée et  protégée  par l'Eternel.

'espère que ce voyage magique au pays des fées et "korrigans" (lutins sauvages et farceurs) vous aura transporté au coeur du temps, sur cette terre étrange et captivante de la Ducale province qui éveilla la convoitise de tant de rois.

 

K E N A V O

 

 

 

Dominique NEMETH-PASQUET 2006