Henriette d'Angleterre
 

Henriette d'Angleterre

"Madame se meurt, Madame est morte"

Henriette-Anne Duchesse d'Orléans "Madame"

 

 

ous sommes à la fin de l'après-midi du dimanche 29 juin 1670. Le château de Saint-Cloud, résidence de Monsieur frère du roi Louis XIV et de son épouse Henriette d'Angleterre, baigne dans une brume de chaleur, écrasé par la canicule. Madame, c'est son titre à la cour, réclame une tasse d'eau de chicorée glacée dont elle a le goût. A peine la princesse a-t-elle avalée cette boisson, qu'elle se courbe en deux sous le poids d'une fulgurante douleur. Elle hurle, rougit puis pâlit violemment, c'est appuyée sur ses dames d'honneur que la Duchesse d'Orléans va s'aliter, se plaignant toujours d'un énorme point de côté.

ous sommes au début d'une énigme qui intéresse et divise chroniqueurs et historiens, quant à nous, essayons en rassemblant les différentes "preuves" et témoignages, de réagir avec objectivité.

"Ange de douceur", "belle à ravir", "d'une bonté égale à sa beauté", le service de publicité de la princesse devait être très compétent.... D'après les différents portraits et textes de témoins de l'époque la réalité était toute autre. Madame était grande et maigre, Louis XIV au moment de l'union de son frère avec Henriette s'est moqué en ces termes :"Monsieur mon frère vous épousez les os du cimetière des innocents", il est vrai que le souverain, exception faite de Mlle de la Vallière, préférait les formes épanouies. Son visage était très long et pâle, de plus, elle avait une épaule plus haute que l'autre et le dos rond. La Grande Mademoiselle, sa cousine, la traitait de bossue. L'envers vaut l'endroit, le moral aussi laissait à désirer, égoïste, d'une sècheresse de coeur proverbiale (accouchant d'une princesse alors qu'elle désirait un prince, elle ose s'écrier "qu'on la jette à la rivière"), et d'une amoralité qui a défrayée la chronique. Madame n'écoute que ses caprices, ses aventures amoureuses sont aussi bien hétérosexuelles qu'homosexuelles sans qu'elle semble ressentir le moindre sentiment. Et pourtant avec ce capital limité, Madame va plaire et séduire comme peu de princesses de la cour de France. Un témoin anonyme de l'époque a écrit : " Quand elle parle à quelqu'un, on dirait qu'elle demande le coeur, quelque indifférente chose qu'elle puisse dire".

ais remontons le temps afin de mieux connaître et peut-être de mieux comprendre cette princesse.

enriette-Anne d'Angleterre naît le 16 juin 1644 à Exeter, elle est la fille d'Henriette-Marie soeur de Louis XIII, et du roi d'Angleterre Jacques 1er. Elle est le dernier enfant du couple royal. La naissance de cette ultime enfant, n'est pas la bienvenue, les souverains anglais affrontent une terrible guerre qui affaiblit chaque jour l'autorité de la monarchie. La reine Henriette-Marie, considérée comme responsable des désordres et du malheur du peuple s'enfuit à la cour de France, où elle est reçue avec mépris et condescendance par le roi Louis XIV et la régente Anne-d'Autriche, respectivement neveu et belle-soeur de la souveraine. Henriette-Marie supporte mal cet accueil, elle qui est fille de France par son père Henri IV. Mais les problèmes de l'Angleterre sont le cadet des soucis du souverain français qui doit faire face à la Fronde de grands noms du royaume allergiques à ceux qu'ils appellent  "l'espagnole" et "le Mazarin". C'est dans ce contexte que La petite Madame accompagnée de sa gouvernante Lady Morton, rejoint sa mère à Paris. En 1649, la Fronde aggravera encore l'abandon des réfugiées, puisque pendant la nuit des rois, la cour quitte précipitamment la capitale laissant les princesses anglaises seules au Louvre, dans le plus complet dénuement. Lorsque le roi Charles est décapité sur ordre de Cromwell, la reine déchue et la princesse orpheline n'auront d'autre ressource que le refuge d'un couvent. Fille et épouse d'un roi décapité, ce qui n'est pas bien vu, Henriette-Anne et sa mère seront mal considérées durant de nombreuses années.

Henriette-Marie Reine d'Angleterre

ais le temps passe, et en 1658 lors de la restauration de la monarchie en Angleterre. Charles II, fils du précédent étant rappelé sur le trône de ses pairs, la soeur du roi devient subitement un bon parti pour un mariage princier. Louis XIV songe alors à son frère Philippe d'Orléans, prince que l'on dit efféminé, dont les différents précepteurs ont entretenus sur ordre de Mazarin, les goûts pour le vice italien et l'amour des parures et bijoux. Le ministre de Louis XIV pensait ainsi éviter au souverain un frère menant complot toute sa vie, comme Gaston d'Orléans avec Louis XIII....Oubliées les offenses et la misère endurées jadis, la princesse surtout fait contre mauvaise fortune bon coeur, depuis toujours elle rêvait d'être Reine de France, alors faute de grive, elle consent à épouser le merle. En devenant la Duchesse d'Orléans dite Madame, elle sera la deuxième Dame du royaume, la première étant la reine Marie-thérèse dont l'insignifiance tant moral que physique ne pourra porter ombrage à la nouvelle princesse du sang dans l'organisation des plaisirs et distractions de la cour dont elle sera la véritable souveraine.

Philippe d'Orléans Mosieur frère du roi

adame, que le charme, l'esprit et le sens de la parure rendent presque belle, surprend Louis XIV qui ressent du plaisir à la côtoyer, organise pour elle des fêtes somptueuses dont elle est véritablement la reine enjouée et spirituelle. Bien plus que la souveraine en titre reléguée dans ses appartements toujours "grosse" d'une progéniture qui bien que nombreuse, ne règnera pourtant jamais, la santé étant absente chez ces princes au sang empoisonné par la consanguinité trop proche de leurs parents. Le flirt entre le roi et sa belle-soeur est même si poussé (on dit que l'acte de chair aurait été consommé), que la reine-mère Anne d'Autriche en prend ombrage et décide de faire sermonner sa bru par une personne de sa suite. La rouée princesse pas du tout décidée à abandonner son royal "amant" décide de ruser et de détourner les soupçons sur une de ses demoiselles d'honneur qu'elle juge insignifiante et sans danger. Mais Madame n'avait pas bien vu les grands yeux bleus, le teint diaphane et le corps harmonieux du "paravent humain", qui de plus alliait le charme à une modestie touchante. Cette jeune fille était Louise de la Baume le Blanc, future duchesse de La Vallière. Vous connaissez la suite, la fière princesse détrônée par l'humble suivante. Louis XIV touché par tant de grâce tombera éperdument amoureux de Louise et abandonnera alors celle qui était tout de même la femme de son frère. Henriette continuera à être l'ordonnatrice des amusements de la cour et se lancera alors dans une course aux plaisirs effrénée. Le jeux, la danse, le vin, les festins et l'amour seront pour elle des activités aussi courantes et innocentes que la broderie et la poésie pour d'autres. Elle n'hésitera pas également à détourner certains favoris de son époux, que l'ambition avait poussés vers la sodomie mais qui gardaient encore le goût des femmes.

Louise de la Baume le Blanc Duchesse de la Vallière

ourtant  parmi ces mignons du 17ème, il en était un qui exaspérait la princesse par son arrogance et la grande liberté octroyée par son seigneur Philippe d'Orléans. Nous sommes en mai 1670, Louis XIV charge sa belle-soeur d'une mission diplomatique devant déboucher sur une alliance militaire entre la France et l'Angleterre. Henriette réussira au-delà de toute espérance. Elle avait tout de même emporté dans ses bagages un cadeau pour son frère dans elle connaissait les goûts: La charmante Mademoiselle de Kéroual, épanouie et charmante bretonne qui ne reviendra pas avec la princesse. A son retour la Duchesse est fêtée comme les plus grands conquérants. Son pouvoir à Versailles est au pinacle, ce qui fait piquer une colère noire à son époux tenu à l'égard des négociations. Madame va alors commettre l'erreur, qui d'après certains historiens, lui sera fatale, elle demande et obtient de son beau-frère, la détention et l'exil du Chevalier de Lorraine son ennemi déclaré.

Louise de Kéroual

e Chevalier de Lorraine après une captivité au château d'If, promenait son dépit à Rome, où il aurait fréquenté une coterie habile dans l'art des poisons (selon certaines sources Marie Mancini devenue Princesse Colonna, ex premier amour de Louis XIV aurait été du nombre). En France de nombreux soutiens qui profitaient de l'immense faveur de l'ancien favori, dont le marquis d'Effiat premier écuyer de Monsieur, rongeaient leur frein, conscients que tant que la faveur de Madame serait à son zénith, le roi ne rappellerait pas le scélérat. Alors Lorraine fit parvenir par un porteur qui ignorait ce qu'il transportait, un poison violent et d'une extrême efficacité (du vitriol romain). Ce fut le marquis d'Effiat qui se chargea de jeter le poison dans l'eau de chicorée de la princesse. La suite est connue, Henriette est prise de terribles douleurs, que les médecins du roi appelés à son chevet ne vont prendre tout de suite au sérieux, puis ils s'affolent et réagissent en lui faisant subir lavements et saignées panacées de l'époque.

ès qu'elle s'était sentie mal, Henriette eut la conviction d'être empoisonnée, ce qui fit dresser l'oreille de Monsieur de Montagu, représentant de Charles II d'Angleterre. L'anglais était effondré, comment annoncer à son souverain la mort de sa soeur chérie, celle qu'il appelait sa "petite Minette". Le roi très ému, vient rendre ses derniers devoirs à son ancienne mie, il était entouré de la reine, de  Mademoiselle de la Vallière presque répudiée et la dernière favorite en titre Françoise-Athénaïs de Montespan. Ainsi pendant un cours instant celle qui allait quitter ce monde et avait profondément aimé le souverain le voyait aux côtés de la reine qu'elle ne fut pas, et de ses deux maîtresses l'ancienne et la nouvelle. Louis XIV trouva quelques larmes à verser, mais il était parait-il assez sensible du plan lacrymale. Puis le roi s'en alla puisque les souverains français ne doivent pas voir mourir les membres de leur famille.

 

Françoise-Athénaïs de Montespan                 Louise de la Vallière

l est deux heures et demie du matin, la princesse est délivrée par la mort après une agonie terrible de neuf heures,  Le poison était efficace, mais loin d'être fulgurant. Madame avait 26 ans. Nul n'ignore la fameuse oraison funèbre prononcée à Saint-Denis le 21 août 1670 par Jacques-Bénigne BOSSUET. Je ne vous citerai que quelques bribes, l'orateur assez plat courtisan à l'occasion, n'ayant  pas fait dans le résumé:

"Madame se meurt, Madame est morte

Vanité des vanités, et tout est vanité

Madame a passé, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec quelles grâces vous le savez: le soir nous la vîmes séchée, et ces fortes expressions, par lesquelles l'écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devraient être pour cette princesse si précises et si littérales"

evant les bruits de plus en plus nombreux qui accuse le Chevalier de Lorraine d'avoir empoisonné la princesse, Louis XIV  ordonne une autopsie, le résultat rassure le monarque, Henriette était usée par la vie de plaisirs qu'elle menait, son foie n'était que lambeaux et miettes et ses poumons emplis d'un liquide peu ragoûtant.

ourtant Saint-Simon rapporte un étrange dialogue entre Louis XIV et le marquis d'Effiat convoqué par le souverain.

Le roi :   Madame meut-elle empoisonnée ?

Le Marquis d'Effiat :   oui sire

Le roi :   qui l'a empoisonnée ?

 Le Marquis d'Effiat :   le Chevalier de Lorraine et moi-même sire

e roi demande alors lentement et en avalant difficilement sa salive: et mon frère a-t-il pris part au complot. La réponse est claire: non Sire il nous aurait perdus, il ne sait garder un secret.

e marquis d'Effiat étant assuré d'impunité s'il répondait franchement, c'est libre qu'il quitta le bureau de son hôte illustre. Trois ans plus tard le monarque rendit sa faveur au Chevalier de Lorraine qui s'empressa de rejoindre Monsieur qui faillit mourir de joie. Il fit à la cour une fortune inouïe.

es chroniqueurs qui voient dans Louis XIV, malgré les erreurs de son règne, un homme d'une profonde honnêteté ne peuvent admettre qu'il ait pu pardonner aux assassins d'Henriette d'Angleterre. Les partisans de l'empoisonnement répliquent que le roi a pardonné à des traîtres tel le Grand Condé et qu'il a couvert les agissements de sa maîtresse la marquise de Montespan lors de l'affaire des poisons. Les plus pratiques trouvent plus probable que le décès d'Henriette d'Angleterre fut la conséquence d'une cholécystite aiguë (péritonite de la vésicule biliaire) doublée  d'une occlusion intestinale, ce qui doit faire très mal.

n pesant les pour et contre de l'empoisonnement il est très difficile de faire un choix, mais aujourd'hui les siècles ont fait leur oeuvre, mêlant les cendres des empoisonneurs potentiels et de l'empoisonnée possible dans la poussière du temps.

 

Terrasse du château de saint-cloud

 

 

 

© Dominique NEMETH-PASQUET 2006