Avec un "C" comme chance

 

Dominique  NEMETH - PASQUET

  Novembre 2005

 

Le froid de l’hiver tombe sur mes épaules, je crois que je suis morte, mais non cette souffrance qui me taraude me prouve que la vie m’habite encore. Que dire, que faire sinon crier, j’ai envie de partir en courant droit devant moi, sans me retourner, et puis l’injustice fait place à la peur, celle de la déchéance, pas encore celle de la mort. Respirer, réfléchir, trouver toutes les raisons de vivre, celles de combattre viendront plus tard, procédons par ordre.

 J’ai réussi, la morsure du froid quitte mon corps, mon esprit se réveille, je crois que j’ai hurlé : « pourquoi moi ? ». Maintenant je suis calme, après tout ce n’est qu’un Cancer, ça y est le mot est lâché, il faut le répéter jusqu’à ce qu’il occupe tout mon cerveau. Tout mon être est Cancer, mes pensées sont Cancer, mon futur surtout.

 Et puis dans le chaos qui m’envahit un soulagement, pourquoi pas moi ? mais oui c’est çà, il vaut mieux que ce soit moi, pas ceux que j’aime, mes enfants qui sont ma chair, mon Amour qui coule dans mes veines depuis plus de trente ans. Je vais me battre et je vais gagner ….

I.G.R.(*), trois lettres qui cachent un autre monde, fait de souffrance, de mort et d’espérance. Je fais partie du lot, pourtant çà n’arrive qu’aux autres …. Il faut lever la tête et regarder, regarder les autres, surtout ne pas s’apitoyer sur soi-même, il y a plus grave et plus triste, il y a surtout les enfants tout pétris d’innocence et de courage, le sourire qu’ils vous tendent est une arme terrible, honte sur moi j’avais oublié les enfants. L’injustice qui me frappe n’est-elle pas plus immense lorsqu’il s’agit de petits bouts qui commencent leur existence par la chimiothérapie, je n’ai que 49 ans, mais eux si fragiles et pourtant si forts auront-ils ma chance ? Toutes ces joies partagées avec les êtres que l’on aime les connaîtront-ils, je le voudrai tant….

 Du 19 février au 30 octobre 2003 je vais rencontrer des gens tous plus formidables les uns que les autres. Les médecins bien sûr qui se battent pour sauver ma vie, mais je voudrai rendre hommage aux infirmières et aux manipulatrices en radiothérapie, j’ai rencontré des anges, par leur seule présence et leur dévouement la maladie s’éloigne, vous n’êtes pas un patient mais un être humain avec toute l’importance que cela implique. Vous pouvez rire, ce n’est pas incongru, ces soldats de la vie vous poussent vers la victoire, la vôtre mais aussi la leur chaque fois que le mal est vaincu.

 Pourtant la route est chaotique, prévenue de ce qui m’attend par un corps médical qui ne se contente pas d’attendre vos questions, j’essaye de minimiser les effets secondaires, notamment la perte totale de tout système pileux, ne plus se raser les jambes ne me semble pas une difficulté insurmontable... mais il y a les cheveux, symbole externe de la féminité, en voyant pour la première fois mon crâne chauve je m’autorise un des rares moments de faiblesse et de découragement, et je pleure. Cette chevelure que je n’avais jamais réussit à bien coiffer me manque terriblement, mes filles sont là, mon chagrin les submerge, c’est si dure pour elles de me voir souffrir.... Dieu merci, Any d’Avray existe, le lundi 12 mai, jour de mon anniversaire et de ma deuxième séance de chimiothérapie je m’offre une magnifique perruque qui me rend forme humaine. Pour le reste, l’I.G.R. fait en sorte que tout se passe du mieux du monde, un site a été implanté au-dessus de mon sein droit, c’est par ce petit bijou de quelques centimètres que la chimio abreuvera mon sang, supprimant du même coup les risques de veines bouchées et détériorées par le produit. Les médicaments fournis par l’hôpital me dispense des dégâts occasionnés par le traitement, les piqûres pour combattre l’aplasie qui me rend si faible,  je ne suis pas du tout malade, et chaque rendez-vous avec mes infirmières se déroule en toute amitié.

 Septembre, les arbres commencent à perdre leurs feuilles, ce qui me console un peu, j’ai l’impression d’être en harmonie avec la nature, maintenant c’est le tour de la radiothérapie, quelques minutes tous les jours, la première fois, seule dans ce deuxième sous-sol, la tristesse m’habille, je ne me sens pas à l’aise, jusqu’à présent ma famille était là, mais ils ne peuvent aller tous les jours à l’hôpital, c’est en V.S.L. que je me rends à Villejuif, eux aussi sont formidables, les chauffeurs, les standardistes pour les rendez-vous, tous emplis de gentillesse et d’humour, ai-je le droit de le dire ? c’est G.D.A. à Arpajon, qui pendant plus d’un mois va me soutenir pendant mes trajets. Mais en ce premier jour, le cafard m’envahit, soudain un petit chou d’à peine trois ans me regarde et me parle, son crâne sans cheveux m’averti que ce n’est pas sa maman qui vient se faire soigner, elle aussi me regarde et avec un grand et beau sourire me dit bonjour, c’est ce qu’il me fallait, cette rencontre me donne le coup de pied à l’arrière train dont j’avais besoin pour réagir, et galvanisée, voulant égaler le courage de cette femme blessée dans son corps de mère, j’attaque le traitement avec optimisme. Accueillie chaque jour par une équipe de choc qui me conseille, me soutient et surtout me fait rire.

 J’ai vraiment de la chance, ce n’est qu’à la 28ème séance que je me  retrouve légèrement brûlée par les rayons, cela ressemble à un bon coup de soleil, qu’il faut soigner à l’éosine, moi qui ai toujours admiré les indiens d’Amérique je me sens des leurs....

 Voilà, le parcours du combattant s’achève, il me reste maintenant à rencontrer régulièrement les médecins et à faire les examens qu’ils me prescrivent, un traitement de 5 ans (chimio buccale) va éloigner petit à petit le spectre du Cancer, et un beau jour ......

 J’ai retrouvé des plaisirs oubliés, comme sentir mes cheveux devenir propres sous mes doigts, ces petits plaisirs qui sont le quotidien de la vie, mais « nom de Dieu » que la vie est belle. Après ce combat je me sens immortelle, et même si le naturel revient au galop, je n’aurai plus jamais le même regard sur les choses, ceux que j’ai vu et vois encore à Villejuif restent gravés dans ma mémoire à tout jamais.

 Si aujourd’hui j’ai voulu parler, c’est tout simplement pour dire que Cancer ne rime pas obligatoirement avec cimetière. Il faut se battre et ne jamais baisser les bras, les médecins ont besoin de notre force car c’est ENSEMBLE que nous pouvons gagner.

 

(*) Institut Gustave Roussy de Villejuif

 




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